cultures professionnelles - ABC Douleur

Points de vue (très) personnels sur la théorie

Préambule sur la culture professionnelle

Avant d’exposer mon positionnement sur la théorie en santé, il me semble utile d’aborder la notion de culture. Cette notion englobe les habitudes de travail et les comportements sociaux d'un groupe. Je suis issue d’une culture fort éloignée des différentes cultures des professionnels de santé.

Ingénierie de la construction

En génie civil (domaine qui comprend la construction des ouvrages d’art, comme par exemple des ponts, barrages, tunnels, c’est-à-dire toute construction en béton armé, hors bâtiments), la bible à mon époque était le B.A.E.L. qui comprenait les règles techniques de conception et de calcul des constructions en béton armé. Elle a depuis été supplantée par d’autres normes (ex : les Eurocodes).

Cependant le principe reste le même : des principes éprouvés, testés mécaniquement, concernant des matériaux physiques et des phénomènes physiques explicables dans le contexte de la physique classique.

J’aurais pu travailler dans un domaine d’ingénierie moins linéaire, tel que la lumière ou le temps. J’aurais dû alors, parfois, appliquer des règles de physique différente de la physique classique que nous expérimentons au quotidien. En effet la physique quantique ne correspond pas à notre perception quotidienne du monde, ni aux règles et principes communément admis.

Finalement, ma reconversion professionnelle pour devenir kiné/physiothérapeute me plonge dans un milieu qui a sa propre conception du monde. De plus, je réalise que cette culture est différente selon le corps des professions de santé.

Conception du monde et culture professionnelle - Réflexion ABC Douleur
Quel cadre de conception sur le monde ?
Photo by pine watt on Unsplash

Milieu cartésien

Dans ce cadre, j’identifie quelques parallèles avec ma culture première.

Les études scientifiques fondamentales viennent éprouver les mécanismes physiologiques. Ainsi l’identification et la compréhension du fonctionnement physiologique permet de cibler l’origine probable d’un symptôme et d’aiguiller vers une thérapeutique théoriquement adaptée.

L’anamnèse ou le bilan clinique initial permettent de cibler la problématique à aborder. Ainsi, on récolte les paramètres d’entrée de l’équation à résoudre.

Culture déroutante parfois

Cependant la santé est aussi un monde éloigné de mon vécu antérieur.

Un matériau passif ?

Déjà, par nature, le « matériau travaillé » n’est pas constitué que d’os et de chair (comme les armatures et le béton), mais d’un individu qui contient tout cela. C’est-à-dire que chaque expérience humaine, chaque vécu est individuel, et même exprimé avec des mots personnels et parfois uniques. Ainsi il parait sensé d’admettre que des règles immuables, applicables à tous auront leurs limites.

Un raisonnement purement linéaire basé sur des mécanismes physiologiques sera parfois insuffisant. En effet, il oublie la subjectivité et les phénomènes immatériels tels que les valeurs, les croyances, les émotions… C’est, à mon avis, là que réside toute la richesse, la complexité mais aussi le défi stimulant de la rencontre thérapeutique. Etonnamment cependant, certains protocoles, certaines études cliniques s’obstinent à tout prix à faire rentrer les gens dans des cases aux contours stricts.

Des mécanismes linéaires ?

Face à ce « matériau protéiforme », et à la variabilité des paramètres et des différentes interactions en jeu chez chacun, le clinicien ne peut pas se fier à une seule physique mécanistique linéaire. Face à la douleur particulièrement, la conception communément admise est insuffisante pour expliquer de nombreux cas d’expériences plurifactorielles.

Et pourtant, le grand public, les médias et campagnes de publicité, voire même certains milieux de santé, s’acharnent à chercher l’unique cause physiologique.

Une théorie figée ?

Par ailleurs, l’avancée toujours en cours des sciences fondamentales et l’exploration en parallèle des effets thérapeutiques et des réactions in vivo devrait nous laisser, par définition, dans une incertitude humble lors de nos propositions thérapeutiques.

J’ai découvert paradoxalement des protocoles répliqués, des injonctions de faire ainsi « parce qu’on a toujours fait comme ça / parce que c’est plus facile / que ça prend moins de temps… ». Est-ce en raison d’un manque d’adaptabilité au changement (pourtant continu et implacable dans le domaine) ou d’une curiosité émoussée ?

Un objectif commun ?

Partons du postulat que tout le monde, patient et professionnels de santé, a le même objectif : à savoir résoudre le problème du patient. Il est vrai que de nombreux professionnels de santé font preuve de belles collaborations intra et inter professions, par exemple dans le travail en équipe, ou l’abord pluridisciplinaire prônés.

Cependant, que penser de décisions unilatérales dans une sorte de hiérarchie implicite au sein de ces professions. L’objectif est-il bien toujours pour le bien du patient, ou plutôt une recherche de notoriété, de gain financier, une envie d’avoir raison, d’être le premier, le seul à trouver ?

Une recherche d’efficience ?

Une logique de production avec gestion équilibrée des ressources impliquerait des décisions raisonnées vers une qualité et des coûts selon les moyens et ressources présentes.

Dans un contexte de ressources non infinies, comment comprendre parfois le manque de réflexion sur la solution pouvant apporter la meilleure qualité (et le moindre coût pour la société, pour la personne concernée) mais parce que des habitudes, des hiérarchies entre professionnels de santé, des idées fausses prennent le dessus ?

Est-ce que cette réflexion sur nos cultures professionnelles vous interpelle ? Voyez-vous les choses différemment ?

N'hésitez pas à partager votre réflexion en commentaire !

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7 réponses à “Points de vue (très) personnels sur la théorie”

  1. Certains points de cet article vous parlent ou vous touchent ?

    N’hésitez pas à partager vos réflexions et vos expériences en commentaire.

  2. Bonjour Marie
    Déjà je trouve remarquable le courage de déposer sous forme de lettres cette question de culture.
    En effet elle questionne profondément sur nos valeurs, et sur l’autodétermination des graines que nous choisissons de semer ou l’absence de réflexion sur ce que nous serons dans nos pratiques inter professionnelles… C’est pourtant essentiel de le poser aujourd’hui au grand jour, et peut être de mobiliser des outils d’intelligence collective pour explorer ensemble de nouvelles pratiques intra et inter professionnelles.
    Mon parcours depuis 37 ans en santé me fait croire que cela passe par l’éveil de conscience de chacun, thérapeute et patient, la qualité de la relation thérapeutique et l’autonomisation du patient en le mettant au cœur du processus de guérison et le sécurisant de nos présences thera accompagnantes .
    Je ne sais pas si cela vous apporte, j’avais a cœur de vous le partager, déjà juste pour honorer votre lettre et votre elan d’ouvrir nos réflexions à tout ce subtil si précieux dans notre métier. Belle fin d’année et à bientôt en 2021

  3. Merci Florence pour votre retour touchant et votre partage de réflexion et d’expérience.
    Je crois comme vous que la proactivité du patient pourra impulser un changement dans les pratiques et relations inter-professionnelles. Quant à la prise de conscience par les thérapeutes, j’ose espérer à mon petit niveau que ces partages de réflexion toucheront et impacteront 🙂

  4. Bon Marie. En terme de culture dans les métiers de la santé, certaines personnes sont, il me semble, en train de passer d’un modèle bio-médical à un modèle bio-psycho-social. C’est un changement de culture pour certains, une « intuition » ou une expérience, qui devient plus cartésien grâce aux avancées scientifiques. Je pense aussi que cette évolution doit beaucoup à la pensée écologique. On constate l’importance des écosystèmes pour le vivant, l’humain dans ses milieux (dont la culture fait partie) n’a pas de raison d’échapper à cette règle. Bien que je ne connaisse la construction que par rapport à ma maison, il me semble que la culture y a une influence aussi, le choix des matériaux se fait aussi par goût (pierre, béton, bois…) et non seulement sur des critères de résistance. De même l’architecture des habitats est différente à travers le monde parfois en fonction des ressources disponibles, de la culture (comment vive les habitants dans leur habitat) mais aussi des contraintes extérieures comme le climat par ex… Bonne fête

  5. Oh comme je me sens profondément concernée par cet article… Le manque de communication entre professionnels de santé, je parle bien sûr d’échanges avec un but unique de trouver une solution à ce patient unique qui se présente à nous… Je me sens souvent seule… ma culture est certainement différente. Merci Marie pour cet article.

  6. Merci Véronique pour ce partage d’expérience.
    De mon côté je vois un peu cela comme un jeu : il faut comprendre l’objectif du jeu et les règles. Sauf que peut-être tous les joueurs n’ont pas la même vision ni sur l’objectif ni sur les règles.
    « Nous on a changé les règles, on prend 5 cartes au départ plutôt que 3, et on ne compte pas les points mais celui qui a le plus de cartes à la fin. » Intéressant de voir comment des enfants modifient le jeu !

    « Moi je propose telle intervention au patient*. Vu ma posture, j’ai suffisamment d’arguments pour le convaincre. La suite il verra avec d’autres praticiens, ça ne me concerne plus, j’aurai fait ma partie. »

    *même si la littérature ne recommande pas cette intervention en première intention (mais peut-être que je ne me suis pas penché sur le débat)
    Exemple de vision du jeu par un professionnel de santé, qui d’ailleurs n’a peut-être pas pris conscience de son positionnement.

    De mon côté, il me semble apaisant de comprendre ces divers positionnements, mais je suis consciente aussi des limites de mon influence. Alors je fais avec. Et j’essaie de m’entourer de praticiens qui jouent avec les mêmes règles afin de pouvoir orienter et référer le patient.

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