Recevez les nouvelles d’ABC Douleur
Oui ça m’intéresse !
formation douleur

Face à la douleur : différentes paires de lunettes 🤓 😎

Chacun a sa propre conception de la douleur. Sa propre explication de pourquoi telle ou telle douleur, chez soi ou chez l'autre.

Existe-t-il d'autres visions possibles ? Quelles sont les paradigmes les plus répandus actuellement ?

On parle d'une nouvelle approche de la douleur. Mais finalement c’est quoi cette nouvelle vision de la douleur ?

Reconceptualisation de la douleur

La conception la plus communément admise pour la douleur est celle d’une origine biomédicale. Ainsi, de façon linéaire on considérera un lien direct entre atteinte tissulaire et douleur, dans un sens comme dans l’autre.

Dans cette vision de la douleur donc, on considérera que s’il y a une douleur, c’est qu’il y a une lésion tissulaire, biologique, pathologique. Et inversement que s’il y a une lésion, il y aura une douleur, proportionnelle au degré de lésion.

Ce modèle biomédical a encore la vie dure. En effet, pendant longtemps la seule alternative à un problème douloureux où on ne trouvait aucune anomalie ni pathologie biologique était la cause mentale pouvant mener à des dysfonctions biologiques.

« C’est dans votre tête »

Cette vision réductrice et erronée perdure parfois malheureusement. Et parfois pour l’éviter, on s’est raccroché au modèle biomédical, plus concret et moins culpabilisant.

Cependant ce paradigme biomédical ne suffit pas pour expliquer toutes les occurrences de douleur.

Il fonctionne parfois, même souvent. Par exemple, nous avons tous des situations vécues où une lésion a déclenché la douleur et où nous avons eu mal parce qu’il y avait une lésion. C’est d'ailleurs souvent ainsi que nous avons fait nos premières expériences douloureuses : une chute à vélo ou un doigt sur le feu.

La douleur nociceptive vue par Tex Avery

Toutefois, certains cas de douleur ne peuvent pas être expliqués par cette linéarité. En effet, comment expliquer ces cas extrêmes d’accident de la route ou de morsure de requin sans que la personne concernée ne se plaigne de douleur. On observe avec étonnement qu’elle est plutôt occupée à aider les autres accidentés ou à décrire un simple choc perçu sur la jambe. Ce ne sont que quelques exemples qui montrent qu’une vision plus large de la douleur est nécessaire.

Plusieurs modèles ont été proposés au fil de l’histoire par des médecins, des chercheurs, des philosophes.

Quelle paire de lunettes prendre ? 🤓 😎

Pourquoi cherche-t-on à avoir la bonne conception ? A quoi ça avance ?

L’objectif de détenir le paradigme, le mode de pensée, le plus concordant par rapport à l’expérience douloureuse est un prérequis si l’on veut proposer et utiliser l’approche thérapeutique la plus adéquate.

En bref, si je comprends mieux comment ça marche, je saurai mieux quoi faire !

Du coup, quel est le bon paradigme ?

De façon plus exacte, l’idéal serait de connaitre et de savoir jongler avec plusieurs paradigmes. Ainsi nous pourrons choisir la paire de lunettes la plus appropriée à chaque fois.

Donc, qu'est-ce que ça change pour moi ?

Si je suis soignant, quel que soit mon domaine, même si mes compétences et mes techniques sont par essence biomédicales, je sais maintenant qu'il faut que je regarde au-delà de mon monocle. Je me dois d'enfourcher ma nouvelle paire de lunettes et de faire profiter au patient de la vue. En effet ça n'est que par un discours homogène que l'intéressé se sentira reconnu dans son vécu douloureux et qu'il aura toutes les chances de construire un chemin de récupération !

Si je suis une personne douloureuse, ou un proche, et que seule l'approche biomédicale a été envisagée, je sais maintenant qu'il existe d'autres pistes. Quel espoir !

Le modèle biopsychosocial

Le modèle biopsychosocial est la conception actualisée, justifiée par les recherches cliniques. En effet, les études sur les douleurs persistantes mettent en avant que l’origine biomécanique éventuelle n’est qu’un contributeur potentiel parmi d’autres. Des éléments du contexte, de l’environnement social, familial et professionnel, pourront influencer les intensités douloureuses. Mes croyances et mes comportements par rapport à la douleur pourront aussi avoir une influence.

Par exemple, de façon caricaturale, j’ai peut-être plus mal quand je suis fatiguée, que j’ai pris une remarque par mon chef au boulot et qu’il pleut. Alors que la semaine dernière en vacances au soleil à m’adonner à ma passion pour l’archéologie, je me sentais moins douloureuse.

Cette approche biopsychosociale est indispensable dans des cas de douleurs persistantes. Mais elle a aussi toute sa place dans des cas de douleur récente (qu'on appelle douleur aiguë dans le langage médical). En effet une anxiété trop importante, un évitement trop marqué de certains mouvements, voire des idées fausses sur le processus de récupération peuvent m’entraîner dans une spirale de douleur qui persiste.

Savoir identifier et aborder au plus tôt les facteurs qui risquent de faire perdurer la douleur est essentiel !

De plus, l’approche biopsychosociale incite à analyser une expérience douloureuse sous différents points de vue. Elle invite ainsi à proposer une approche thérapeutique pluridisciplinaire.

Avec ce paradigme biopsychosocial, la personne douloureuse et les thérapeutes peuvent co-construire un parcours de récupération. L’identification des éléments contributeurs, aggravant ou influençant le vécu douloureux, permet alors d’explorer des techniques physiques, comportementales, psychologiques… La personne douloureuse est active et partie prenante dans ce cadre de rééducation. L’éducation a une place importante de façon à doter l’intéressé-e de toutes les informations, outils et stratégies pertinentes.

Malgré tout, il est parfois difficile pour la personne vivant sa douleur au niveau corporel bien physique d’accepter d’explorer d’autres pistes non physiques. Souvent un accompagnement par des soignants à l’écoute sera déterminant. L’idée sera par exemple :

  • de guider petit à petit avec bienveillance la personne vers la prise de conscience que certains facteurs contextuels peuvent jouer sur sa douleur,
  • ou alors peut-être de faire vivre à la personne douloureuse une expérience l’amenant à dissocier la douleur d’une origine uniquement liée au tissu incriminé.

Ce ne sont que quelques possibilités d’approche et l’art des thérapeutes sera de s’adapter à chacun individuellement.

Pour les thérapeutes aussi, ces expériences vécues directement ou observées formeront les fondations de notre discours. Savoir quoi faire, avoir les fondements théoriques est une étape. Les vivre personnellement, les intégrer au quotidien en est une autre. Savoir transmettre et accompagner l'autre demande ainsi plusieurs compétences, parfois éloignées de nos formations initiales.

Quelle est la nouveauté dans cette vision de la douleur ?

Cette vision kaléidoscopique de la douleur, offrant plusieurs pistes thérapeutiques n’est pas récente ! Le modèle biopsychosocial a été proposé par Engel fin des années 70. Wall & Melzack sortent en 1984 la première édition de leur livre Textbook of Pain, qui pose les fondements de l'approche contemporaine de la douleur (p.ex. dans les centres de traitement de la douleur). L’analyse des facteurs psychosociaux comme facteurs de risque qu’une douleur perdure date de 1997 (Kendall, Linton et Main).

L'aspect de nouveauté tient plutôt dans le délai d'appropriation par les individus, les sociétés, les décideurs. Cette révolution dans l’abord de la douleur prend du temps. On considère qu’il faut environ 15 ans pour que les résultats de la recherche impactent notablement la pratique.

Certains de ces principes sont intuitivement connus. Mais changer un ordre établi, remettre en question des années d’étude ou d’exercice est difficile. Pourquoi changer de vision ?

Ce changement de paradigme, cette reconceptualisation vient en effet soulever des questions universelles :

  • qu'ai-je à y gagner, à y perdre ?
  • qu'est-ce qui me fait peur ?
  • pourquoi une telle émotion aussi forte, qu'est-ce que ça touche en moi ?

D'une part, l’accueil par les professionnels de santé est de moins en moins en opposition farouche ou en désintérêt total. L’introduction de techniques d’hypnose auprès des anesthésistes et médecins laisse par exemple une empreinte notable qui ouvre les possibles. De nombreuses sociétés scientifiques développent des échanges et diffusions de connaissances.

D'autre part, l’accueil par les personnes douloureuses directement concernées est très souvent favorable, dans la mesure où cette nouvelle conception est proposée doucement. En effet, découvrir de but en blanc que l’on peut moduler sa douleur par une pensée ou une croyance par exemple est parfois bouleversant. Mais ce sont celles qui en font le meilleur usage, en mettant en pratique une vision qui leur permet de construire un chemin de récupération. Pour certains, le changement de paire de lunettes est cependant un trop grand pas à faire à ce moment-là.

Et pour la suite ?

On pourrait discuter des limites du modèle biopsychosocial. Parfois considéré comme réducteur, il engage à analyser la douleur avec des cases prédéfinies. A nouveau, on risque d'oublier l'humanité du soin et l'unicité de l'individu et de son vécu. Sans aller plus loin dans cet article, je tenais à souligner que le modèle biopsychosocial offre à chacun une grille d'analyse riche et utile. A chacun d'ajouter sa touche d'humanité face à l'autre.

Et pour la suite ? Pour revenir au sujet du délai dans les changements de conception, l'information est primordiale. La diffusion se fera par un accès à des contenus francophones, par une diffusion à large échelle. Il ne suffit plus que seuls les professionnels sensibilisés ou qui se sentent concernés participent aux conférences. Il ne suffit plus que seuls ceux qui maîtrisent suffisamment l'anglais aient accès aux ressources pour mettre de nouvelles compétences en pratique.

Par ailleurs, pour être complet, tout processus d'appropriation implique, au-delà de la phase théorique, une mise en pratique, une intégration dans nos vies-mêmes. Après la marche du changement de paradigme, c'est souvent là que se situe la difficulté.

Mes objectifs avec ABC Douleur sont de proposer graduellement un contenu en français et de donner accès à ces informations aux personnes directement concernées par la douleur. L'utilisation des nouveaux médias de communication est un levier à actionner, et chacun d'entre vous faites partie de cette chaîne de diffusion ! Restez informé-e via les nouvelles d'ABC Douleur.

Vous voulez partager votre vision de la douleur ? Pour vous dans votre propre expérience, pourquoi avez-vous mal ?

Parce que vous êtes comme votre père qui avait mal au genou ? Parce que vos radios montrent que vous avez de l'arthrose ? Parce que vous sentez que vous n'êtes pas aligné-e ? ...

Pourquoi vos proches, un collègue, un ami, un parent, un patient, ont-ils mal ?

Parce qu'il ne prend pas soin de lui ? Parce qu'il n'a pas de chance ? Parce que le corps médical ne fait rien ? Parce qu'il n'accepte pas de travailler sur lui ?...

N'hésitez pas à partager vos réflexions et vos expériences en commentaire.

4 réponses à “Face à la douleur : différentes paires de lunettes 🤓 😎”

  1. Intéressant cet article ! C’était très nouveau pour moi, mais ça m’a bien fait réfléchir…

    Me concernant, ma vision de la douleur est variable selon la situation. Si je me suis écrasé le doigt sous un marteau, j’engueule tout le monde autour 😉 Mais bon, intérieurement je me dis quand même que la douleur vient du choc.

    Quand mon gamin tombe à vélo, je lui montre son genou presque pas rouge et je l’incite à refaire du vélo. Comme si je considérais qu’il n’avait pas besoin de douleur malgré le choc.

    Sinon pour la douleur de dos de mon père, lui il continue à chercher le spécialiste miracle qui l’opérera pour éliminer sa douleur, tout en attendant assis le reste du temps dans son canapé. Moi je me dis bien que le fait d’être à la retraite, de ne pas se sentir utile, de ne plus avoir de passion, ça doit jouer. En plus ça le rend passif, ce qu’il n’était pas avant. Mais tout ça, mon père ne veut pas l’entendre.

  2. Merci Benoît 🙂 pour votre retour qui montre que vous avez déjà différentes manières de percevoir la douleur.

    Peut-être l’étape suivante serait de vous demander si vous auriez mal au doigt avec un contexte différent. Par exemple, si en même temps que le coup de marteau vous voyiez votre fils faire une grosse chute à vélo, la douleur de votre doigt serait-elle identique, voire présente sur l’instant ?

    Vous avez peut-être d’autres exemples où le contexte peut influencer la douleur ressentie. C’est un des différents facteurs que l’on analyse dans le modèle biopsychosocial, et ça donne des pistes pour influencer la douleur en thérapie.

  3. Merci pour ce contenu très instructif ! Déjà sensibilisé par quelques lectures de Greg Lehman, j’attends les prochaines lectures avec impatience.

  4. Merci pour ce contenu très riche et interessant qui reflète d ailleurs tout à fait de ma pensée. Il y a encore beaucoup à faire pour faire changer aux mondes leurs paires de lunettes 😉 Bravo pour votre travail !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *