éducation à la neurophysiologie de la douleur, un mythe ? - Réflexion ABC Douleur

Le mythe de la neurophysiologie de la douleur

Le terme des neurosciences est très à la mode. Nous entendons beaucoup parler d'éducation thérapeutique. Je vous partage ici quelques réflexions sur l'éducation à la neurophysiologie de la douleur.

Qu’est-ce que la neurophysiologie de la douleur ?

Parfois appelée neurobiologie de la douleur ou encore neurosciences de la douleur, elle est souvent associée au terme d’éducation.

En bref, la neurophysiologie de la douleur correspond aux différents mécanismes constituant l’expérience douloureuse.

On parle ainsi d’éducation à la neurophysiologie de la douleur lorsque l’objectif est de transmettre ces concepts et de faire comprendre les mécanismes de la douleur.

Pourquoi voudrait-on éduquer à la neurophysiologie de la douleur ?

Les études ont montré que le fait d’éduquer aux mécanismes physiologiques et psychologiques constituant l’expérience douloureuse permettait aux patients de concevoir différemment leur douleur.

Auparavant les cliniciens pouvaient expliquer les troubles biomécaniques ou pathologiques présents. Cependant cela peut impacter négativement la douleur et les incapacités en provoquant appréhension du mouvement, peur de la récidive, attention accrue aux symptômes douloureux. Le risque est alors la chronicisation et l’entretien des symptômes.

Ainsi, au lieu d’expliquer les troubles biomécaniques ou pathologiques, l’idée de la neurophysiologie de la douleur est de faire comprendre les mécanismes de façon à « dédramatiser » le symptôme douloureux. L’idée est de réduire la peur, de reconsidérer les croyances inadaptées qui vont entraver la thérapie et de créer une ouverture et un engagement vers des thérapeutiques appropriées.

L’objectif final est d’impacter les comportements pour réduire les symptômes douloureux et les troubles fonctionnels.

Malheureusement certains cliniciens ont vu là un Graal qui n’existait pas ! Ainsi plusieurs auteurs ont alerté sur les risques liés à l’éducation à la neurophysiologie de la douleur.

Je détaille ci-dessous quelques risques et travers de cette éducation.

La méthode ultime ?

Le fait même de comprendre les mécanismes sous-jacents à la douleur peut être puissant au point de réduire la douleur elle-même.

En effet, cette compréhension permet d’atténuer les mécanismes descendants amplificateurs, tels que l’appréhension, l’anticipation négative, la peur, le catastrophisme.

Par ailleurs, cette compréhension est aussi une belle opportunité d’activation des mécanismes descendants inhibiteurs, tels que la réassurance par la compréhension, la confiance en soi, son corps, ses choix. Cela donne également envie de progresser malgré l’effort, parce que l'on comprend ce qui va se passer.

optimiser l'impact de la neurophysiologie de la douleur

Cependant un raccourci peut être fait. Celui de considérer que cette éducation aux mécanismes douloureux suffirait à traiter toute douleur.

Cela démontre un manque de raisonnement clinique pour identifier les différents facteurs contribuant à l’expérience douloureuse de façon individuelle à chacun. En effet, l’éducation à la neurophysiologie de la douleur est pertinente face à des croyances inadaptées. Ces croyances peuvent être à l’origine de pensées qui vont nous faire adopter des comportements contre-productifs face à la douleur.

Mais il semble logique que cette éducation à la neurophysiologie ne sera pas pertinente ni impactante :

  • si elle ne vient pas répondre aux points soulevés dans le bilan clinique,
  • si elle n’est pas pédagogiquement adaptée à chaque interlocuteur,
  • si elle n’est pas accompagnée d’une vérification de l’impact procédural.*

*Il ne suffit pas de connaître et de savoir répéter une connaissance : encore faut-il que cette connaissance vienne impacter notre comportement vers le mieux.

Une éducation uniquement vers les patients ?

De nombreuses études montrent l’impact de cette approche pour réduire les symptômes de patients vivant la douleur.

Mais plusieurs articles soulignent aussi la difficulté des professionnels de santé à mettre en œuvre une telle approche.

Il me semble qu’un des obstacles est justement le fait que nous ne soyons pas totalement convaincus de cette neurophysiologie en tant que professionnels de santé.

comprendre la neurophysiologie de la douleur, un objectif pour tous !
Comprendre la neurophysiologie de la douleur, un objectif pour tous !

En effet, nous devons jongler entre des techniques vues en formation et argumentées selon un modèle linéaire biomédical le plus souvent. Alors que la compréhension actuelle du phénomène douloureux vient révolutionner cette vision biomédicale.

En l’état actuel de l’avancée des sciences, nous savons que le phénomène douloureux est multifactoriel. Nous savons aussi que l'abord de ces différents facteurs se fait par exemple dans un cadre biopsychosocial.

Or, le système de santé, nous-mêmes professionnels de santé, nous nous obstinons à découper les cas douloureux en aigus et chroniques. D'un côté les cas aigus sont abordés quasi-exclusivement biomédicalement. Et par ailleurs, les cas chroniques sont le plus souvent décortiquées biomédicalement avant, parfois, d’être abordés biopsychosocialement.

incarner nos discours

Et si la première étape était, déjà, d’incarner ces compréhensions de la neurophysiologie de la douleur ? Nos abords, nos positionnements, nos pratiques, nos discours sont-ils cohérents avec la connaissance actuelle des mécanismes de la douleur ?

Une approche isolée ?

Un autre travers serait de considérer l’éducation à la neurophysiologie de la douleur comme une thérapeutique isolée ou une méthode qui viendrait supplanter les autres approches.

Rien n’est moins faux que cette vision. En effet, transmettre pour faire comprendre les mécanismes de la douleur est un outil pour renforcer l’implication de la personne douloureuse dans des thérapeutiques adaptées.

Si la personne reçoit cette éducation mais continue à être traitée dans un modèle biomédical par ailleurs, il y a de forts risques que le résultat soit faible.

Si l’on considère qu’une fois les sessions d’éducation réalisées, on peut passer à autre chose et reprendre le traitement dans un modèle biomédical, à nouveau on fait fausse route.

Le traitement consiste à expliquer d’une part, et, d’autre part, à faire expérimenter à la personne douloureuse ces concepts et ces mécanismes. De cette façon, le renforcement du message et le vécu impacteront durablement ses croyances et ses comportements face à la douleur.

faire vivre l'expérience pour renforcer les connaissances théoriques

Par ailleurs, il ne s’agit pas forcément de modifier les pratiques et les techniques thérapeutiques proposées préalablement. Cependant le fait de travailler dans un modèle biopsychosocial implique d’avoir analysé ses propres pratiques sous le prisme des connaissances en neuroscience. Ainsi nos raisonnements cliniques et nos argumentaires doivent être retravaillés. Ils doivent pleinement intégrer ces compréhensions actuelles des mécanismes sous-jacents à la douleur.

Pour aller plus loin

Voici un premier article pour creuser le sujet :

Moseley GL, Butler DS. Fifteen Years of Explaining Pain: The Past, Present, and Future. J Pain [Internet]. 2015;16(9):807–13.

Et un deuxième plus récent :

Shala R, Roussel N, Moseley GL, Osinski T, Puentedura EJ. Can we just talk our patients out of pain? Should pain neuroscience education be our only tool? J Man Manip Ther [Internet]. 2021;29(1):1–3.

Pour en savoir plus, pour vivre vous-même l'expérience, venez me retrouver sur les prochaines sessions ! Vous pourrez acquérir des outils pour rendre cette éducation impactante, questionner vos conceptions, échanger sur vos positionnements et vos pratiques...

Cet article vient-il éclairer votre conception de l'éducation à la neurophysiologie de la douleur ? Rencontrez-vous des obstacles à sa mise en pratique ?

N'hésitez pas à partager vos réflexions et questionnements en commentaire !

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